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Jean-Joseph Boillot - spécialiste de l’économie indienne

par Shriya

9 décembre 2007

Entre 2 conférences et juste avant un grand voyage en Chine puis en Inde, nous avons rencontré Jean-Joseph Boillot, éminent spécialiste de l’Inde et de la Chine afin de discuter de sa vision de l’évolution de l’Inde.


(JPG)
Jean-Joseph Boillot

IEL : Bonjour Jean-Joseph, question rituelle, pouvez-vous nous parler de votre parcours ?

JJ Boillot : Bonjour Shriya. On peut dire que je suis plus un autodidacte, j’ai quitté ma famille à15 ans et j’ai étudié tout en travaillant. J’ai très tÃ’t été passionné par l’économie, mais pas l’économie au sens technique du terme mais plutÃ’t comme un aspect de la vie du monde. J’ai donc fait des études àl’université et j’ai passé l’agrégation et ai été 1ier àce concours. J’ai ensuite àla fois enseigné l’économie et fait de la recherche.

J’ai commencé tout de suite par l’Inde et la Chine, surtout l’Inde. J’ai vendu ce projet au directeur du centre de recherche, le CEPII. Il m’a regardé avec de grands yeux car pour lui l’Inde était le pays de la misère. Je venais d’y passer 2 mois avec ma femme pour célébrer ma réussite àl’agrégation, et j’avais été surpris par l’écart entre l’image de la pauvreté qu’on vendait en France et ce que j’y ai vu. Pendant 10 ans, j’ai été àla fois professeur d’économie et chercheur, passant 6 mois par an en Inde.

IEL : Vous avez travaillé comme Conseiller Financier àl’Ambassade en Inde entre 2002 et 2006. Qu’avez-vous fait précisément ?

JJ Boillot : Un conseiller Financier s’occupe de 2 choses :

-  d’une part, il doit estimer la stabilité financière du pays, qu’il n’y ait pas de crise majeure
-  d’autre part, il s’occupe des dossiers bilatéraux, tout ce qui est convention entre la France et l’Inde. Par exemple, les entreprises ont très souvent des problèmes fiscaux avec les impÃ’ts en Inde donc je m’occupais de ça.

IEL : Vous avez passé de longues périodes en Inde. Vous êtes-vous complètement immergé dans la vie indienne ? Parlez-vous hindi ?

JJ Boillot : Oui tout àfait car j’ai une façon de faire l’économie qui n’est pas celle de l’économiste mathématicien. J’aime bien relier les aspects politiques, géopolitiques, sociaux et l’économie. Ma spécialité est ce qui s’appelle l’économie du développement. Je travaille beaucoup avec les informations statistiques, les techniques économiques et en même temps, je prends mes baskets, mon sac àdos et je vais voir un peu comment les gens vivent les choses. J’ai passé autant d’années de ma vie en Inde qu’en France au total !

IEL : Vous avez été dans toute l’Inde ou vous êtes-vous focalisé uniquement sur certaines régions ?

JJ Boillot : Non, je suis allé partout. Par exemple, je n’avais encore jamais été au Bihar avant 2003. Et je me suis dit : « ce n’est pas possible, c’est une région importante, on en dit que du mal, il faut aller voir ça de plus près !  » J’ai pris 15 jours de vacances et je suis parti avec mon sac àdos et mes chaussures de marche et j’ai sillonné tout le Bihar et je suis revenu avec cette idée qu’il y a plus de dynamisme àvenir au Bihar que ce qu’on peut dire en ce moment.

IEL : Pouvez nous donner quelques informations sur l’économie indienne de maintenant et les conclusions sur l’Inde en 2025 que vous avez présentées au colloque du 12 Octobre ?

JJ Boillot : L’idée est la suivante : je ne suis pas les pronostics qui montrent que l’Inde serait une super puissance économique àl’horizon de 2025. Pour moi ça ne tient pas la route, rien dans les statistiques économiques ne va dans ce sens. Mais on voit bien avec nos amis indiens ou indiens d’origine qu’ils ont cette perception. J’ai donc essayé de réfléchir sur ce paradoxe. Il s’explique assez bien : le point de départ de l’Inde est très bas et donc ce pays mettra beaucoup de temps àémerger comme une grande économie. Mais il y a une très grande transformation, le pays connaît de très grands bouleversements, les mêmes que connaissent un peu partout les pays en voie de développement et qui sont concentrés sur des changements majeurs.

Ces changements majeurs sont :

-  1er changement : entre 1 million d’informaticien et 200 millions de paysans, on se dit que ce sont les 200 millions qui comptent et en fait non. On ne parle que du million d’informaticiens car ce sont eux qui sont en train de changer ce pays.

-  Le 2ème changement majeur c’est l’urbanisation, l’Inde est en train de passer le cap fatidique où l’urbain devient la question n° 1.

-  Le 3ème changement c’est la féminisation croissante de la classe des salariés et ça, ça bouleverse la société indienne. Le roman d’Abha Dawesar (Baby Ji) est un bon exemple de la façon dont les femmes vont beaucoup changer l’Inde.

Le 4ème changement c’est la salarisation. C’est très important ce changement sociologique. L’Inde va passer d’une majorité d’indépendants àune majorité de la population qui est salariée. Or ce n’est pas la même chose.

Ce paradoxe de perception d’une Inde qui bouge beaucoup et d’une Inde qui semble ne pas vraiment bouger c’est parce qu’on a cette transformation qui est en train de se produire.

IEL : Admettons que demain M. Manmohan Singh vous appelle pour vous proposer d’être Ministre de l’Economie en Inde, quelles seraient les mesures que vous prendriez en priorité ?

JJ Boillot : Ah ça s’est vache, car Manmohan Singh, c’est quand même un niveau supérieur ! A titre personnel, et c’est ce que je vais présenter àDelhi prochainement dans mes conférences, j’ai le sentiment que le problème majeur de l’Inde c’est d’éviter dans cette grande période de transformation qu’il y ait un fossé qui se creuse entre l’agriculture et l’industrie, entre les villes et les campagnes.

Pour éviter cela, il y a 3 priorités, mais qui sont d’ailleurs celles que prend ou en tout cas déclare le gouvernement indien :

-  1ère priorité : l’éducation primaire et secondaire : il y a un gros effort àfaire là-dessus

-  2ème priorité, liée àla 1ère : je suis pour la discrimination positive. L’Inde ne pourra trouver des enseignants et professeurs qu’en acceptant de donner l’accès àces postes àdes gens dits de basses castes. J’ai visité beaucoup d’écoles où il y a un fort absentéisme des enseignants et quand je les rencontrais, je voyais bien qu’ils ne supportaient pas physiquement les gens du village.

-  3ème priorité : lier l’environnement et le développement car sinon on va aller vers de grandes catastrophes.

IEL : À l’inverse, on voit que l’économie française ne va pas très bien. Quels enseignements pourrait-on tirer de ce qu’il se passe en Inde ?

JJ Boillot : C’est une très bonne question.

-  La première chose que j’ai appris de l’Inde et qui est choquante pour un républicain français, c’est qu’il faut accepter que dans la liberté individuelle, il y ait une part d’inégalité. Pour les français, l’inégalité est insupportable. C’est adossé àla notion de liberté. Le problème c’est qu’àcause de cette conception de la liberté et de l’égalité, on va vers une société égalitariste qui ne respecte pas les différences et les sensibilités des uns et des autres. Et comme on n’arrive pas àmettre en place cette égalité, il y a de gros problèmes sociaux.

-  La deuxième chose, c’est l’esprit d’entreprise. En France, on traite souvent ce sujet sur le plan de la fiscalité, disant qu’il faudrait qu’elle soit plus allégée. C’est possible mais je pense qu’au-delàde ça, l’esprit d’entreprise qu’on retrouve en Inde aujourd’hui est quelque chose d’extraordinaire. Avec tous les problèmes et handicap comme l’infrastructure, les indiens y arrivent car il y a une confiance en la capacité d’entreprise. Cette confiance est quelque chose qui manque en France.

-  La troisième chose que la France peut tirer de l’Inde, c’est hélas quelque chose qui l’a attiré mais qu’elle a complètement oubliée, c’est le mouvement Gandhien. La France est confrontée aux mêmes problèmes que tous les pays développés, il faut faire la place aux nouveaux émergents. Il y a des milliards d’habitants qui veulent avoir des modes de consommation, des niveaux de vie comparables. Et la planète ne peut pas supporter ça. Il va falloir trouver des solutions en terme de mode de vie soft. On a l’exemple du vélib, c’est un petit exemple, mais ça montre qu’on peut très bien rendre compatible un niveau de vie élevé et des solutions softs.

IEL : Quelle est l’origine et le but de l’Euro-India Economic Business Group que vous avez fondé ?

JJ Boillot : C’est l’énervement, l’agacement quand je suis rentré en France en 2006 de voir que l’Inde n’est pas vraiment présente. Elle est éclatée avec des tas d’associations, divisée entre les français qui s’intéressent àl’Inde et les indiens d’origine qui retrouvent leurs racines. L’idée a été de ne pas recréer quelque chose mais d’être une plateforme où se retrouvent toutes ces énergies pour créer des synergies.

IEL : Quels sont vos projets àvenir ?

JJ Boillot : Sur le plan professionnel, c’est continuer àsuivre l’Inde, la Chine et l’Afrique. Ce sont les 3 grandes zones du monde qui veulent maintenant avoir une reconnaissance et des niveaux de vie satisfaisants. Sur un plan plus personnel, j’aimerai qu’autour de cette idée de créer des synergies, àla fois la France mais surtout l’Europe - je suis un Européen convaincu - , on puisse créer avec l’Inde une relation forte. Le business pour moi n’est qu’un moyen et non une finalité. C’est créer les conditions d’une alliance solide dans les défis des 20 prochaines années entre l’Inde et l’Europe. On a un premier club qui se créé àDelhi, un autre àBangalore et j’aimerai qu’on arrive avec l’Angleterre, l’Allemagne et l’Italie àcréer un esprit européen grâce àl’Inde finalement.

IEL : Comme vous l’avez mentionné, il y a un certain nombre d’associations àParis surtout travaillant autour de la culture indienne au travers de divers médias. Avez-vous un message pour elle pour ne pas qu’elles s’essoufflent àterme et que ça aille au-delàde l’effet de mode ?

JJ Boillot : Déjàje m’aperçois qu’il n’y a pas que Paris. Il y a beaucoup de choses qui se passent en Province. Il y a le festival de l’Inde de Nîmes, il y a eu celui de Lille, de Bretagne et on s’aperçoit que partout en France, il y a un ensemble de structures, d’associations qui existent en général autour de 2 composantes :

-  des français dits de souche qui ont une attirance pour l’Inde, pas pour l’Inde actuelle mais celle des années 60 j’ai l’impression, mais qui en germe, ont quand même une certaine vision de la vie sur la planète
-  des gens d’origine indienne qui ne sont pas très connus en France : des gens qui sont de Guadeloupe, de la Réunion qui commencent àretourner àleurs racines.

A Paris, c’est plus important car il y a une concentration en nombre de gens mais si vous regardez le nombre de festivals de l’Inde en France, c’est impressionnant.

Il faut tout d’abord laisser faire ces initiatives mais je pense qu’il faudrait essayer d’atteindre une masse critique dans 2 domaines :

-  média / communication : aujourd’hui un français qui s’intéresse àl’Inde finalement il n’a pas de lieu où se retrouver. On voit qu’il y a des sites internet, des radios mais pas de lieu réel.

-  je pense qu’on ne peut pas avoir une approche de l’Inde de façon sectorisée. Soit la culture, soit le business, soit la danse, etc... Il faudrait créer une synergie entre ces différentes approches.

Par exemple, il y a un festival de musique carnatique organisée par une association qui a fait un très bon boulot mais il y avait 30-40 personnes. Les gens me disent « oui mais c’est ça l’Inde, c’est des petits ruisseaux.  ». Nom, l’Inde c’est aussi surtout les mouvements de foule comme on voit dans les festivals religieux.

Je pense qu’il faut recréer en France cette énergie qu’on a dès qu’on va en Inde, ça doit pouvoir se faire. Au Bollywood week, on a pu en voir le début, l’effet Bollywood a commencé àmarquer. C’est très bien mais je pense qu’il y a aussi le risque de construire un mythe, le mythe de l’Inde de Bollywood or c’est juste un divertissement, un rêve vendu aux pauvres indiens. En France, on peut quand même aller au-delàde ça. Il y a d’autres cinémas, de la musique, de la chanson, de la création. Par exemple, j’ai été surpris de voir àmon dernier séjour àDelhi de voir du hip hop indien de très bonnes qualités et qui n’est toujours pas connu.

C’est cette idée de mettre l’Inde de demain en France avec toutes ses composantes : Mode, Danse, Littérature, etc...et ça c’est un projet super ! Je compte sur vous pour le mettre en place !

IEL : C’est vrai que c’est passionnant et nous allons travailler sur ce projet. Merci Jean Joseph pour cette interview et àbientÃ’t !

Propos recueilli le 16 Octobre 2007 par Shriya

Mini biogrphie

Jean-Joseph Boillot est professeur Agrégé de sciences sociales et Docteur en économie. Il a fait une thèse sur le « modèle indien de développement depuis 1947  ».

Il est co-Fondateur du Euro-India Economic & Business Group (EIEBG), membre du comité éditorial d’Alternatives Economiques, de l’Association France-Union Indienne (AFUI), du Euro-India Center, du groupe Futuribles Asie21 et de Confrontation Europe.

Il a écrit plus de 20 livres sur l’Asie et l’Union Européenne ainsi que beaucoup d’études dont :

-  L’économie de l’Inde - éditions Découverte, octobre 2005
-  L’élargissement de l’Union européenne, un défi pour tous - La Documentation Française, 2004
-  La sous-traitance des métiers de la finance en Inde, jusqu’où ? - Revue d’Economie Financière, Paris, juin 2007




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